Programme « Chants de bataille » (été 2017)

La Vengeance des mères, Jim Fergus

« 1er mars 1876

Cette fois, tout est vraiment fini. Dès les premières lueurs du jour, telle la main vengeresse du Tout-Puissant, les soldats ont fondu sur nous. J’ai reçu un coup de feu, j’ai peur de mourir vite, le village est détruit, incendié, le peuple nu est parti se réfugier en courant dans les collines et se tapir sur la roche comme des animaux. Je ne sais où sont la plupart d’entre nous, certaines sont mortes, d’autres encore vivantes. Je me suis réfugiée dans une petite grotte avec Feather on Head, Quiet One et Martha. Nous sommes blotties les unes contre les autres avec nos enfants, tandis que le village brûle en contrebas, semblable à un immense bûcher funéraire. Les soldats empilent tous nos biens, tout ce que nous avons - peaux, fourrures, couvertures, réserves de viande et de nourriture, selles de chevaux, munitions -, placent les cadavres par-dessus et embrasent le tout avec leurs grandes torches. Ils mettent pareillement le feu aux loges qui s’enflamment comme des arbres dans une forêt sèche ; à l’intérieur, poudre et cartouches font des feux d’artifice… Tout ce que nous avions s’envole en fumée.

Je suis blessée et crains de mourir bientôt, j’entends mon souffle rauque, des bulles de sang s’échappent de ma bouche et de mon nez [...] Tant qu’il me reste un peu de force, je vais continuer à écrire ce qui s’est passé... »

Iliade (Chant V), Homère

Cependant les deux Troyens s'avancent en excitant leurs coursiers rapides. Le fils illustre de Lycaon, prenant le premier la parole, dit à Diomède :

« Vaillant et glorieux fils de Tydée, comme mon trait rapide, flèche cruelle, ne t'a point encore frappé, je vais maintenant essayer de t'atteindre avec mon javelot. »

Il dit, et, agitant sa longue lance dans l'espace, il la jette et frappe le bouclier de Diomède : la pointe d'airain, en volant avec rapidité, s'enfonce dans la cuirasse du fils de Tydée. Aussitôt Pandarus s'écrie d'une voix formidable :

« Diomède, je t'ai percé les flancs, et je pense que tu ne survivras pas long-temps à cette blessure. Diomède, tu viens de me combler de gloire ! »

Le puissant fils de Tydée lui répond sans effroi :

« Tu te trompes, Pandarus : tu ne m'as point atteint. Maintenant, Troyens, vous ne cesserez pas de combattre avant que l'un de vous, en tombant privé de la vie, n'ait rassasié de son sang le terrible dieu de la guerre! »

Il dit, et lance un trait rapide que Minerve dirige vers les narines de Pandarus, près de ses yeux, et qui lui brise ses dents éclatantes de blancheur : l'airain cruel déchire la langue du Troyen à sa racine, et la pointe ressort au-dessous du menton. Pandarus tombe du char, et autour de lui retentissent ses armes mobiles et brillantes ; les coursiers reculent épouvantés, et la vie abandonne le héros.

Énée, armé de son bouclier et de son long javelot, s'élance pour empêcher que les Achéens ne s'emparent du corps de Pandarus ; il entoure le cadavre comme un lion plein de confiance en sa force; il étend sa lance en avant et couvre le héros de son bouclier arrondi ; il pousse d'horribles clameurs et se tient prêt à renverser quiconque osera l'attaquer. Le fils de Tydée s'empare d'une pierre si grande et si lourde que deux hommes, tels qu'ils sont de nos jours, ne pourraient en soulever de semblables ; il l'agite seul et sans effort, la lance contre Énée, le frappe à l'endroit où la hanche s'emboîte à la cuisse, et que l'on nomme cotyle : l'os est brisé, les deux nerfs sont rompus et la peau est déchirée par la pierre raboteuse. Le vaillant Énée tombe sur ses genoux, sa main s'appuie sur la terre, et une nuit sombre enveloppe ses yeux.

Voltaire, Candide ou l’Optimisme, chap. III

Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons ; formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.

Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum, chacun dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village voisin ; il était en cendres : c’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs ; d’autres à demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.

Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même.

Victor Hugo, Les Misérables, Tome II, Livre I , V : « Le quid obscurum des batailles »

Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. Quid obscurum, quid divinum. Chaque historien trace un peu le linéament qui lui plaît dans ces pêle-mêle. Quelle que soit la combinaison des généraux, le choc des masses armées a d’incalculables reflux ; dans l’action, les deux plans des deux chefs entrent l’un dans l’autre et se déforment l’un par l’autre. Tel point du champ de bataille dévore plus de combattants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui boivent plus ou moins vite l’eau qu’on y jette. On est obligé de reverser là plus de soldats qu’on ne voudrait. Dépenses qui sont l’imprévu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées ondoient, les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes, tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres ; où était l’artillerie, accourt la cavalerie ; les bataillons sont des fumées. Il y avait là quelque chose, cherchez, c’est disparu ; les éclaircies se déplacent ; les plis sombres avancent et reculent ; une sorte de vent du sépulcre pousse, refoule, enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu’est-ce qu’une mêlée ? une oscillation. L’immobilité d’un plan mathématique exprime une minute et non une journée. Pour peindre une bataille, il faut de ces puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau ; Rembrandt vaut mieux que Vandermeulen. Vandermeulen, exact à midi, ment à trois heures. La géométrie trompe ; l’ouragan seul est vrai. C’est ce qui donne à Folard le droit de contredire Polybe. Ajoutons qu’il y a toujours un certain instant où la bataille dégénère en combat, se particularise, et s’éparpille en d’innombrables faits de détail qui, pour emprunter l’expression de Napoléon lui-même, « appartiennent plutôt à la biographie des régiments qu’à l’histoire de l’armée ». L’historien, en ce cas, a le droit évident de résumé. Il ne peut que saisir les contours principaux de la lutte, et il n’est donné à aucun narrateur, si consciencieux qu’il soit, de fixer absolument la forme de ce nuage horrible qu’on appelle une bataille.

Victor Hugo, Les Misérables, Tome II, Livre I, XIX : « Le champ de bataille la nuit »

L’obscurité était sereine. Pas un nuage au zénith. Qu’importe que la terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont là les indifférences du ciel. Dans les prairies, des branches d’arbre cassées par la mitraille mais non tombées et retenues par l’écorce se balançaient doucement au vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les broussailles. Il y avait dans l’herbe des frissons qui ressemblaient à des départs d’âmes.

On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les rondes-major du campement anglais.

Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant, l’un à l’ouest, l’autre à l’est, deux grosses flammes auxquelles venait se rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle immense sur les collines de l’horizon.

Nous avons dit la catastrophe du chemin d’Ohain. Ce qu’avait été cette mort pour tant de braves, le cœur s’épouvante d’y songer.

Si quelque chose est effroyable, s’il existe une réalité qui dépasse le rêve, c’est ceci : vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers une gloire qu’on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine un poumon qui respire, un cœur qui bat, une volonté qui raisonne, parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d’un cri, en moins d’une minute, s’effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser, être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer, hurler, se tordre, être là-dessous, et se dire : tout à l’heure j’étais un vivant !

Tolstoï, Guerre et paix

Tous les historiens s'accordent à dire que l'action extérieure des peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison des succès militaires plus ou moins grands qu'ils ont obtenus.

Ils sont sans doute étranges les récits officiels qui nous montrent comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble son armée, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire, massacre quelques milliers d'hommes et conquiert tout un royaume de plusieurs millions d'habitants. Sans doute on a peine à comprendre que la défaite d'une armée, c'est-à-dire de la centième partie des forces de tout un peuple, entraîne sa soumission, ces faits néanmoins confirment la justesse de l'observation des historiens. Que l'armée gagne une grande bataille, et aussitôt les droits du vainqueur s'augmentent au détriment du vaincu ; que l'armée au contraire soit battue, et le peuple qu'elle a derrière elle perd ses droits dans la mesure de l'échec qu'elle a subi, et, si la déroute est complète, se soumet complètement. Cela a toujours été ainsi (du moins selon l'histoire), depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, et les guerres de Napoléon confirment cette règle. À la suite de la défaite des troupes autrichiennes, l'Autriche perd ses droits, et ceux de la France s'accroissent d'autant ; la victoire d'Iéna et d'Auerstædt met fin à l'existence indépendante de la Prusse ; mais qu'en 1812 les Français entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel à l'existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de leur armée en est la conséquence.

Quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible de plier le faits aux exigences de l'histoire, et de soutenir en conséquence que le champ de bataille de Borodino est resté aux Russes, et qu'après l'évacuation de Moscou l'armée française a été détruite par les combats qui lui ont été livrés ! Toute la campagne de 1812, à partir de la bataille de Borodino jusqu'à la sortie du dernier Français, prouve d'abord qu'une bataille gagnée n'a pas forcément pour résultat une conquête, et n'en est même pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui décide du sort des peuples, ne réside pas dans les conquérants, dans les armées et dans les batailles, mais qu'elle a une tout autre origine.

Erich Maria Remarque, A l’ouest, rien de nouveau

Personne ne croirait que dans ce désert tout déchiqueté il puisse y avoir encore des êtres humains ; mais, maintenant, des casques d’acier surgissent partout dans la tranchée et à cinquante mètres de nous, il y a déjà une mitrailleuse qui, aussitôt, se met à crépiter.

Les défenses de fils de fer sont hachées. Néanmoins elles présentent encore quelques obstacles. Nous voyons les assaillants venir. Notre artillerie fulgure. Les mitrailleuses ronflent, les fusils grésillent. Les gens d’en face font tous leurs efforts pour avancer […]. Nous reconnaissons les visages crispés et les casques ; ce sont des Français. Ils atteignent les débris de barbelés et ont déjà des pertes visibles. Toute une file est fauchée par la mitrailleuse qui est à côté de nous ; puis nous avons une série d’enrayages et les assaillants se rapprochent. Je vois l’un d’eux tomber dans un cheval de frise, la figure haute. Le corps s’affaisse sur lui-même comme un sac, les mains restent croisées comme s’il voulait prier. Puis le corps se détache tout entier et il n’y a plus que les mains coupées par le coup de feu, avec des tronçons de bras qui restent accrochés dans les barbelés […].

Nous sommes devenus des animaux dangereux, nous ne combattons pas, nous nous défendons contre la destruction. Ce n'est pas contre des humains que nous lançons nos grenades, car à ce moment-là nous ne sentons qu'une chose : c'est que la mort est là qui nous traque, sous ces mains et ces casques. C'est la première fois depuis trois jours que nous pouvons la voir en face ; c'est la première fois depuis trois jours que nous pouvons nous défendre contre elle. La fureur qui nous anime est insensée ; nous ne sommes plus couchés, impuissants sur l'échafaud, mais nous pouvons détruire et tuer, pour nous sauver... pour nous sauver et nous venger.

Repliés sur nous-mêmes comme des chats, nous courons, tout inondés par cette vague qui nous porte, qui nous rend cruels, qui fait de nous des bandits de grand chemin, des meurtriers et, si l'on veut, des démons, — cette vague qui multiplie notre force au milieu de l'angoisse, de la fureur et de la soif de vivre, qui cherche à nous sauver et qui même y parvient. Si ton père se présentait là avec ceux d'en face, tu n'hésiterais pas à lui balancer ta grenade en pleine poitrine.

Charles Péguy, Eve

― Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle.

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
Parmi tout l’appareil des grandes funérailles.

Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles.
Car elles sont le corps de la cité de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.

Car elles sont l’image et le commencement
Et le corps et l’essai de la maison de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet embrassement,
Dans l’étreinte d’honneur et le terrestre aveu.

Car cet aveu d’honneur est le commencement
Et le premier essai d’un éternel aveu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet écrasement,
Dans l’accomplissement de ce terrestre vœu.

Car ce vœu de la terre est le commencement
Et le premier essai d’une fidélité.
Heureux ceux qui sont morts dans ce couronnement
Et cette obéissance et cette humilité.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.
Heureux les épis murs et les blés moissonnés.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et l’argile plastique.
Heureux ceux qui sont morts dans une guerre antique.
Heureux les vases purs, et les rois couronnés.

Rousseau, L’état de guerre

L'homme est naturellement pacifique et craintif, au moindre danger, son premier mouvement est de fuir; il ne s'aguerrit qu'à force d'habitude et d'expérience. L'honneur, l'intérêt, les préjugés, la vengeance, toutes les passions qui peuvent lui faire braver les périls et la mort, sont loin de lui dans l'état de nature. Ce n'est qu'après avoir fait société avec quelque homme qu'il se détermine à en attaquer un autre, et il ne devient soldat qu'après avoir été citoyen. On ne voit pas là de grandes dispositions à faire la guerre à tous ses semblables. Mais c'est trop m'arrêter sur un système aussi révoltant qu'absurde, qui a déjà cent fois été réfuté.

Il n'y a donc point de guerre générale d'homme à homme et l'espèce humaine n'a pas été formée uniquement pour s'entre-détruire. Reste à considérer la guerre accidentelle et particulière qui peut naître entre deux ou plusieurs individus.

Si la loi naturelle n'était écrite que dans la raison humaine, elle serait peu capable de diriger la plupart de nos actions, mais elle est encore gravée dans le cœur de l'homme en caractères ineffaçables et c'est là qu'elle lui parle plus fortement que tous les préceptes des philosophes; c'est là qu'elle lui crie qu'il ne lui est permis de sacrifier la vie de son semblable qu'à la conservation de la sienne, et qu'elle lui fait horreur de verser le sang humain sans colère, même quand il s'y voit obligé.

La Rose et le Réséda, Louis Aragon

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l'échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du cœur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
À la terre qu'il aima
Pour qu'à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le réséda

Extrait Chanson de la croisade albigeoise

Parer tous les assauts, défendre pied à pied sa vie, ses droits, son toit parmi les incendies, tel est le dur labeur des hommes de Toulouse.

Ils creusent des fossés devant les barricades, renforcent les défenses et combattent le feu.

D’autres vont harceler les barons de Montfort venus en avant-garde et installés en ville.

Ils sont bientôt cernés dans l’hôtel de Comminges. Ils n’en mènent pas large : impossible de fuir.

Alors Montfort s’enrage. Il brandit son épée et tonne puissamment : « chevaliers, attaquons par un autre côté. Prenons-leur Saint-Etienne ! »

Et les voilà partis, chevauchant par la ville avec tant de fureur que frémissent la terre et l’ombre traversée de l’orme Saintes-Carbes. Les voici parvenus aux abords du parvis.

L’armée des communaux les attend de pied ferme.

Le fracas des hauberts sous les bannières hautes et les rauques appels des trompes et des cors emplissent l’air sali jusqu’à l’azur du ciel. Par la rue Baragnon ceux de Montfort déferlent et chargent rudement parmi les palissades.

Les poutres, les rondins, comme bûches fendues s’effondrent. Chevaliers et bourgeois toulousains aussitôt rassemblés leur viennent droit dessus et les épées brandies s’abattent, s’entrechoquent, et les massues ferrées tombent dru sur les têtes.

Lances, flèches, couteaux, faucilles, javelots, épieux et dards pointus tournoient, percent, pourfendent.

Partout où l’on se tourne il pleut des coups mortels. Les heaumes, les hauberts et les cottes de mailles, bosselés, déchirés, gisent dans la poussière. Le sang vermeil jaillit des poitrines ouvertes et la place est bientôt couverte de cadavres, hommes décervelés mêlés aux chevaux morts. Toulouse se défend avec tant de vaillance que l’ennemi perd pied, s’épouvante, abandonne.

Der große Diktator (Rede), Charlie Chaplin

Es tut mir leid aber ich möchte nun mal kein Herrscher der Welt sein, denn das liegt mir nicht.
Ich möchte weder herrschen, noch irgendwen erobern,
sondern jedem Menschen helfen, wo immer ich kann.
Den Juden, den Heiden, den Farbigen, den Weißen.
Jeder Mensch sollte dem anderen helfen, nur so verbessern wir die Welt.
Wir sollten am Glück des andern teilhaben und nicht einander verabscheuen.
Haß und Verachtung bringen uns niemals näher.
Auf dieser Welt ist Patz genug für jeden, und Mutter Erde ist reich genug, um jeden von uns satt zu machen.
Das Leben kann ja so erfreulich und wunderbar sein.
Wir müssen es nur wieder zu leben lernen.
Die Habgier hat das Gute im Menschen verschüttet und Mißgunst hat die Seelen vergiftet und uns im Paradeschritt zu Verderb und Blutschuld geführt.
Wir haben die Geschwindigkeit entwickelt aber innerlich sind wir stehen geblieben.
Wir lassen Maschinen für uns arbeiten und sie denken auch für uns.
Die Klugheit hat uns hochmütig werden lassen, und unser Wissen kalt und hart.
Wir sprechen zu viel und fühlen zu wenig.
Aber zuerst kommt die Menschlichkeit und dann erst die Maschinen.
Vor Klugheit und Wissen kommt Toleranz und Güte.
Ohne Menschlichkeit und Nächstenliebe ist unser Dasein nicht lebenswert.
Aeroplane und Radio haben uns einander näher gebracht.
Diese Erfindungen haben eine Brücke geschlagen, von Mensch zu Mensch.
Die erfordern eine allumfassende Brüderlichkeit, damit wir alle Eins werden.
Millionen Menschen auf der Welt können im Augenblick meine Stimme hören.
Millionen verzweifelter Menschen, Opfer eines Systems, das es sich zur Aufgabe gemacht hat Unschuldige zu quälen, und in Ketten zu legen.
Allen denen die mich jetzt hören rufe ich zu : Ihr dürft nicht verzagen!
Auch das bittere Leid das über uns gekommen ist, ist vergänglich.
Die Männer, die heute die Menschlichkeit mit Füssen treten werden nicht immer da sein.
Ihre Grausamkeit stirbt mit ihnen, und auch ihr Hass.
Die Freiheit, die sie den Menschen genommen haben, wird ihnen dann zurückgegeben werden.
Auch wenn es Blut und Tränen kostet, für die Freiheit ist kein Opfer zu groß.

Soldaten vertraut euch nicht Barbaren an,
Unmenschen die euch verachten, und denen euer Leben nichts wert ist, ihr seid für sie nur Sklaven.
Ihr habt das zu tun, das zu glauben, das zu fühlen.
Ihr werdert gedrillt, gefüttert, wie Vieh behandelt, und seid nichts weiter als Kanonenfutter.
Ihr seid viel zu schade für diese verehrten Subjekte.
Diese Maschinenmenschen, mit Maschinenköpfen, und Maschinenherzen.
Ihr seid keine Roboter, ihr seid keine Tiere, ihr seid Menschen!
Berwahrt euch die Menschlichkeit in euren Herzen und hasst nicht,
nur wer nicht geliebt wird hasst, nur wer nicht geliebt wird.
Soldaten kämpft nicht für die Sklaverei, kämpft für die Freiheit.
Im siebzehnten Kapitel des Evangelisten Lukas steht:
Gott wohnt in jedem Menschen.
Also nicht nur in einem oder in einer Gruppe von Menschen.
Vergesst nie, Gott liegt in euch allen, und ihr als Volk habt allein die Macht.
Die Macht Kanonen zu fabrizieren, aber auch die Macht Glück zu spenden.
Ihr als Volk habt es in der Hand, dieses Leben einmalig kostbar zu machen,
es mit wunderbarem Freiheitsgeist zu durchdringen.
Daher im Namen der Demokratie : Laßt und diese Macht nutzen!
Laßt uns zusammen stehen!
Laßt uns kämpfen für eine neue Welt, für eine anständige Welt!
Die jedermann gleiche Chancen gibt, die der Jugend eine Zukunft und den Alten Sicherheit gewährt.
Versprochen haben die Unterdrücker das auch, deshalb konnten sie die Macht ergreifen.
Das war Lüge, wie überhaupt alles, was sie euch versprachen, diese Verbrecher.
Diktatoren wollen die Freiheit nur für sich, das Volk soll versklavt bleiben.
Laßt uns diese Ketten sprengen!
Laßt uns kämpfen für eine beseere Welt!
Laßt uns kämpfen für die Freiheit in der Welt,
das ist ein Ziel, für das es sich zu kämpfen lohnt.
Nieder mit der Unterdrückung, dem Hass und der Intoleranz!
Laßt uns kämpfen für eine Welt der Sauberkeit.
In der die Vernunft siegt, in der uns Fortschritt und Wissenschaft allen zum Segen reichen.
Kameraden, im Namen der Demokratie : Dafür laßt uns

Iliade (Chant III), Homère

Lorsque, sous les ordres de leurs chefs, ils se sont rangés en bataille, les Troyens s'avancent bruyamment, comme une nuée d'oiseaux faisant entendre de vives clameurs : ainsi s'élève au ciel la voix éclatante des grues, quand elles fuient les hivers et les pluies continuelles ; elles poussent des cris aigus, elles s'envolent au-dessus des flots de l'océan, elles portent aux hommes appelés Pygmées le carnage et la mort, et du haut des airs elles leur livrent de terribles combats. Mais les Achéens, respirant la colère, marchent en silence, et brûlent dans leur cœur de se donner un mutuel appui.

Comme sur le sommet d'une montagne le lotus répand un brouillard épais, redouté des bergers, et plus favorable encore aux voleurs que la nuit même; car alors la vue ne s'étend pas au-delà du jet d'une pierre : de même sous les pieds des guerriers s'élèvent des tourbillons de poussière tandis qu'ils s'avancent et traversent rapidement la plaine.

Dès que les deux armées sont en présence, Pâris aux formes divines se place à la tête des Troyens; il porte à ses épaules une peau de léopard, son arc recourbé et son épée : brandissant deux javelots à la pointe d'airain, il provoque les plus illustres d'entre les Argiens à se mesurer avec lui dans une lutte terrible.

Le belliqueux Ménélas, le voyant s'avancer en avant de l'armée et marcher à grands pas, se réjouit comme un lion affamé qui trouve une magnifique proie, ou un cerf aux cornes élevées, ou une chèvre sauvage, et qui les dévore avec avidité, quoique poursuivi par une meute légère et par une ardente jeunesse : ainsi Mélénas est joyeux lorsque le beau Pâris s'offre à sa vue; car il espère bientôt se venger du coupable. Revêtu de ses armes, il s'élance aussitôt de son char.

Mais, dès que Pâris l'aperçoit dans les premiers rangs, il est frappé d'épouvante au fond du cœur, et il se réfugie parmi ses compagnons pour éviter la mort. Tel, un voyageur apercevant un serpent dans les halliers d'une montagne, recule, saisi de crainte : un tremblement s'empare de ses membres, et il fuit, la pâleur au front. Ainsi se perd dans la foule des fiers Troyens le beau Pâris, redoutant le fils d'Atrée.

François Rabelais, Gargantua, chap. 27

Ce disant, il mit bas son grand habit et se saisit du bâton de la croix qui était en cœur de cormier, long comme une lance, rond et bien en main et quelque peu semé de fleurs de lys, toutes presque effacées. Il sortit ainsi, en beau sarrau, mit son froc en écharpe, et, avec son bâton de la croix, frappa si soudainement les ennemis qui vendangeaient à travers le clos sans ordre, sans enseigne, sans trompette ni tambour : car les porte-drapeaux et les porte-enseigne avaient laissé leurs drapeaux et leurs enseignes le long des murs, les tambours avaient défoncé leurs caisses d'un côté pour les remplir de raisins, les trompettes étaient chargées de pampres, c'était la débandade ; il les cogna donc si rudement, sans crier gare, qu'il les culbutait comme des porcs, en frappant à tort et à travers, comme les anciens s'escrimaient. Aux uns il écrabouillait la cervelle, aux autres il cassait bras et jambes, à d'autres il démettait les vertèbres du cou, à d'autres il disloquait les reins, effondrait le nez, pochait les yeux, fendait les mâchoires, enfonçait les dents dans la gueule, défonçait les omoplates, meurtrissait les jambes, déboîtait les fémurs, débezillait les fauciles. Si l'un d'eux cherchait à se cacher au plus épais des ceps, il lui froissait toute l'arrête du dos et lui cassait les reins comme à un chien. Si un autre cherchait son salut en fuyant, il lui faisait voler la tête en morceaux en le frappant à la suture occipito-pariétale. Si un autre grimpait à un arbre, croyant y être en sécurité, avec son bâton, il l'empalait par le fondement. Si quelque ancienne connaissance lui criait : « Ah ! frère Jean, mon ami, frère Jean, je me rends !

- Tu y es, disait-il, bien forcé, mais tu rendras du même coup ton âme à tous les diables ! »

Et sans attendre, il lui assénait une volée. Et si quelqu'un se trouvait suffisamment flambant de témérité pour vouloir lui résister en face, c'est alors qu'il montrait la force de ses muscles, car il lui transperçait la poitrine à travers le médiastin et le cœur. A d'autres, qu'il frappait au défaut des côtes, il retournait l'estomac et ils en mourraient sur-le-champ. A d'autres il crevait si violemment le nombril, qu'il leur faisait sortir les tripes. A d'autres, il perçait le boyau du cul entre les couilles. Croyez bien que c'était le plus horrible spectacle qu'on ait jamais vu.

Stendhal, La chartreuse de Parme

En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de réprimande ; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité ; et, malgré le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son voisin :

– Quel est-il ce général qui gourmande son voisin ?

– Pardi, c’est le maréchal !

– Quel maréchal ?

– Le maréchal Ney, bêta ! Ah çà ! où as-tu servi jusqu’ici ?

Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de l’injure ; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves. Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier ; puis sa pensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui : c’étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets ; et, lorsqu’il les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles ; il voulait suivre les autres : le sang coulait dans la boue. « Ah ! m’y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J’ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. »

Victor Hugo, Les Misérables, Tome II, Livre I, IX : « L’inattendu »

Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, formée en colonne par division, descendit d’un même mouvement et comme un seul homme, avec la précision d’un bélier de bronze qui ouvre une brèche, la colline de la Belle-Alliance, s’enfonça dans le fond redoutable où tant d’hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la fumée, puis, sortant de cette ombre, reparut de l’autre côté du vallon, toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage de mitraille crevant sur elle, l’épouvantable pente de boue du plateau de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables ; dans les intervalles de la mousqueterie et de l’artillerie, on entendait ce piétinement colossal. Étant deux divisions, ils étaient deux colonnes ; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait la gauche. On croyait voir de loin s’allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d’acier. Cela traversa la bataille comme un prodige.

Rien de semblable ne s’était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerie ; Murat y manquait, mais Ney s’y retrouvait. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n’eût qu’une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et terrible ; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l’hydre.

Ces récits semblent d’un autre âge. Quelque chose de pareil à cette vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces titans à face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l’Olympe, horribles, invulnérables, sublimes ; dieux et bêtes.

Tolstoï, Guerre et paix

L’aspect sinistre du champ de bataille couvert de cadavres et de blessés, la lourde responsabilité qui pesait sur sa tête, les nouvelles qu’il recevait à tout moment de tant de généraux tués ou hors de combat, la perte de son prestige, que jusque-là rien n’avait pu atteindre, tout produisit sur Napoléon une impression extraordinaire. Lui, qui d’habitude aimait à voir les morts et les blessés, et croyait donner par là une preuve de sa grandeur et de sa fermeté d’âme, se sentit vaincu moralement ce jour-là, et il quitta en toute hâte le champ de bataille pour retourner à Schevardino. La figure jaune et gonflée, les yeux troubles, la voix enrouée, assis sur son pliant de campagne, il prêtait involontairement l’oreille au bruit de la fusillade sans lever les yeux. Il attendait avec une fiévreuse inquiétude la fin de cette affaire, dont il était le grand moteur et qu’il était impuissant à arrêter. Un sentiment humain et naturel avait pris pour un instant le dessus sur le mirage qui le séduisait depuis si longtemps, et il rapporta à lui-même cette impression de douleur qu’il avait éprouvée sur le champ de bataille. Il pensait à la possibilité de la mort et de la souffrance ; il ne désirait plus ni Moscou, ni gloire, ni conquêtes ; il ne souhaitait qu’une chose : le repos, le calme, la liberté ! Mais lorsqu’il atteignit les hauteurs de Séménovsky, et que le grand-maître de l’artillerie lui proposa d’y placer quelques batteries pour renforcer le feu dirigé contre les troupes russes massées devant Kniazkow, il y consentit, et donna ordre qu’on lui rendît compte du résultat obtenu.

Un aide de camp lui annonça bientôt après que deux cents canons avaient été pointés sur les Russes, mais que ceux-ci tenaient bon.

« Notre feu en abat des rangs entiers et ils résistent toujours !

— Ils en veulent encore ! dit Napoléon d’une voix rauque.

— Sire ? demanda l’aide de camp, qui n’avait pas entendu.

— Ils en veulent encore ? répéta Napoléon. Eh bien, qu’on leur en donne !… »

Et il rentra dans ce monde artificiel et plein de chimères qu’il s’était créé, pour y reprendre le rôle douloureux, cruel et inhumain qui lui était fatalement destiné.

Tolstoï, Guerre et paix

Pierre remarquait qu'après chaque boulet tombé, après chaque homme jeté à bas, l'excitation générale augmentait. Ainsi qu'un défi jeté à la tempête déchaînée autour d'eux, les figures de ces soldats s'éclairaient de plus en plus, comme les éclairs qui jaillissent plus précipités d'une nuée d'orage. Pierre sentait que cette ardeur morale le gagnait à son tour. À dix heures, les fantassins, postés en avant de la batterie dans les broussailles et sur les bords de la petite rivière Kamenka, se replièrent ; on les voyait courir emportant leurs blessés sur des fusils. Un général parut en ce moment sur le tertre, échangea quelques mots avec un colonel, lança à Pierre un regard de mauvaise humeur, et descendit après avoir donné l'ordre aux fantassins préposés à la garde de la batterie de se coucher à plat ventre pour être moins exposés. On entendit ensuite un roulement de tambour dans les rangs de l'infanterie, qui s'ébranla à l'instant et se porta en avant. Les regards de Pierre furent attirés par la figure d'un jeune officier tout pâle, qui marchait à reculons, tenant son épée abaissée et regardant autour de lui avec inquiétude ; l'infanterie disparut dans la fumée, et l'on n'entendit plus que des cris prolongés et le crépitement d'une fusillade bien nourrie.

Quelques minutes plus tard, des brancards chargés de blessés sortirent de la mêlée. Les projectiles tombaient dru comme grêle sur la batterie, et quelques hommes gisaient à terre. Les soldats redoublaient d'activité autour des canons, personne ne faisait plus attention à Pierre ; une ou deux fois, on lui cria brusquement de se ranger, et le vieil officier, les sourcils froncés, marchait à grands pas entre les pièces. Le petit lieutenant, les joues enflammées, donnait ses ordres avec plus de précision encore ; les artilleurs présentaient les gargousses, chargeaient, et faisaient leur devoir avec une crânerie de plus en plus surexcitée. Ils ne marchaient pas, ils sautaient comme lancés par des ressorts invisibles. La nuée d'orage s'était rapprochée. Sur toutes les figures brillait le feu, dont Pierre, debout à côté du vieil officier, attendait l'explosion.

Céline, Voyage au bout de la nuit

Moi d’abord la campagne, faut que je le dise tout de suite, j’ai jamais pu la sentir, je l’ai toujours trouvée triste, avec ses bourbiers qui n’en finissent pas, ses maisons où les gens n’y sont jamais et ses chemins qui ne vont nulle part. Mais quand on y ajoute la guerre en plus, c’est à pas y tenir. Le vent s’était levé, brutal, de chaque côté des talus, les peupliers mêlaient leurs rafales de feuilles aux petits bruits secs qui venaient de là-bas sur nous. Ces soldats inconnus nous rataient sans cesse, mais tout en nous entourant de mille morts, on s’en trouvait comme habillés. Je n’osais plus remuer.

Le colonel, c’était donc un monstre ! À présent, j’en étais assuré, pire qu’un chien, il n’imaginait pas son trépas ! Je conçus en même temps qu’il devait y en avoir beaucoup des comme lui dans notre armée, des braves, et puis tout autant sans doute dans l’armée d’en face. Qui savait combien ? Un, deux, plusieurs millions peut-être en tout ? Dès lors ma frousse devint panique. Avec des êtres semblables, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment… Pourquoi s’arrêteraient-ils ? Jamais je n’avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses.

Serais-je donc le seul lâche sur la terre ? pensais-je. Et avec quel effroi !… Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu’aux cheveux ? Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en autos, sifflants, tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre, comme dans un cabanon, pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis ! Décidément, je le concevais, je m’étais embarqué dans une croisade apocalyptique.

On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ?

À présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça venait des profondeurs et c’était arrivé.

Thomas d’Aquin, Traité de la charité, IIa, question 40

Pour qu'une guerre soit juste, trois conditions sont requises : 1° L'autorité du prince, sur l'ordre de qui on doit faire la guerre. Il n'est pas du ressort d'une personne privée d'engager une guerre, car elle peut faire valoir son droit au tribunal de son supérieur ; parce qu'aussi le fait de convoquer la multitude, nécessaire pour la guerre, n'appartient pas à une personne privée. Puisque le soin des affaires publiques a été confié aux princes, c'est à eux qu'il appartient de veiller au bien public de la cité, du royaume ou de la province soumis à leur autorité. De même qu'ils le défendent licitement par le glaive contre les perturbateurs du dedans quand ils punissent les malfaiteurs, selon cette parole de l'Apôtre (…) ; de même aussi il leur appartient de défendre le bien public par le glaive de la guerre contre les ennemis du dehors. (...)

2° Une cause juste : il est requis que l'on attaque l'ennemi en raison de quelque faute. C'est pour cela que S. Augustin écrit : " On a coutume de définir guerres justes celles qui punissent des injustices quand il y a lieu, par exemple de châtier un peuple ou une cité qui a négligé de punir un tort commis par les siens, ou de restituer ce qui a été enlevé par violence. "

3° Une intention droite chez ceux qui font la guerre : on doit se proposer de promouvoir le bien ou d'éviter le mal. C'est pour cela que S. Augustin écrit : " Chez les vrais adorateurs de Dieu les guerres mêmes sont pacifiques, car elles ne sont pas faites par cupidité ou par cruauté, mais dans un souci de paix, pour réprimer les méchants et secourir les bons. " En effet, même si l'autorité de celui qui déclare la guerre est légitime et sa cause juste, il arrive néanmoins que la guerre soit rendue illicite par le fait d'une intention mauvaise. S. Augustin écrit en effet : " Le désir de nuire, la cruauté dans la vengeance, la violence et l'inflexibilité de l'esprit, la sauvagerie dans le combat, la passion de dominer et autres choses semblables, voilà ce qui dans les guerres est jugé coupable par le droit."

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Première partie, « De la guerre et des guerriers »

Nous ne voulons pas que nos meilleurs ennemis nous ménagent ni que nous soyons ménagés par ceux que nous aimons du fond du cœur. Laissez-moi donc vous dire la vérité !

Mes frères en la guerre ! Je vous aime du fond du cœur, je suis et je fus toujours votre semblable. Je suis aussi votre meilleur ennemi. Laissez-moi donc vous dire la vérité !

Je n’ignore pas la haine et l’envie de votre cœur. Vous n’êtes pas assez grands pour ne pas connaître la haine et l’envie. Soyez donc assez grands pour ne pas en avoir honte !

Et si vous ne pouvez pas être les saints de la connaissance, soyez-en du moins les guerriers. Les guerriers de la connaissance sont les compagnons et les précurseurs de cette sainteté.

Je vois beaucoup de soldats : puissé-je voir beaucoup de guerriers ! On appelle « uniforme » ce qu’ils portent : que ce qu’ils cachent dessous ne soit pas uni-forme !

Vous devez être de ceux dont l’œil cherche toujours un ennemi — votre ennemi. Et chez quelques-uns d’entre vous il y a de la haine à première vue.

Vous devez chercher votre ennemi et faire votre guerre, une guerre pour vos pensées ! Et si votre pensée succombe, votre loyauté doit néanmoins crier victoire !

Vous devez aimer la paix comme un moyen de guerres nouvelles. Et la courte paix plus que la longue.

Je ne vous conseille pas le travail, mais la lutte. Je ne vous conseille pas la paix, mais la victoire. Que votre travail soit une lutte, que votre paix soit une victoire !

On ne peut se taire et rester tranquille, que lorsque l’on a des flèches et un arc : autrement on bavarde et on se dispute. Que votre paix soit une victoire !

La Guerre de Troie n’aura pas lieu, Jean Giraudoux

HECTOR
Ô vous qui ne nous entendez pas, qui ne nous voyez pas, écoutez ces paroles, voyez ce cortège. Nous sommes les vainqueurs. Cela vous est bien égal, n’est-ce pas ? Vous aussi vous l’êtes. Mais, nous, nous sommes les vainqueurs vivants. C’est ici que commence la différence. C’est ici que j’ai honte. Je ne sais si dans la foule des morts on distingue les morts vainqueurs par une cocarde. Les vivants, vainqueurs ou non, ont la vraie cocarde, la double cocarde. Ce sont leurs yeux. Nous, nous avons deux yeux, mes pauvres amis. Nous voyons le soleil. Nous faisons tout ce qui se fait dans le soleil. Nous mangeons. Nous buvons... Et dans le clair de lune !... Nous couchons avec nos femmes... Avec les vôtres aussi...

DEMOKOS
Tu insultes les morts, maintenant ?

HECTOR
Vraiment, tu crois ?

DEMOKOS
Ou les morts, ou les vivants.

HECTOR
Il y a une distinction...

PRIAM
Achève, Hector... Les Grecs débarquent...

HECTOR
J’achève... Ô vous qui ne sentez pas, qui ne touchez pas, respirez cet encens, touchez ces offrandes. Puisqu’enfin c’est un général sincère qui vous parle, apprenez que je n’ai pas une tendresse égale, un respect égal pour vous tous. Tout mort que vous êtes, il y a chez vous la même proportion de braves et de peureux que chez nous qui avons survécu et vous ne me ferez pas confondre, à la faveur d’une cérémonie, les morts que j’admire avec les morts que je n’admire pas. Mais ce que j’ai à vous dire aujourd’hui, c’est que la guerre me semble la recette la plus sordide et la plus hypocrite pour égaliser les humains et que je n’admets pas plus la mort comme châtiment ou comme expiation au lâche que comme récompense aux vivants. Aussi qui que vous soyez, vous absents, vous inexistants, vous oubliés, vous sans occupation, sans repos, sans être, je comprends en effet qu’il faille en fermant ces portes excuser près de vous ces déserteurs que sont les survivants, et ressentir comme un privilège et un vol ces deux biens qui s’appellent, de deux noms dont j’espère que la résonance ne vous atteint jamais, la chaleur et le ciel.

Paul Eluard, Les sept poèmes d’amour en guerre, 1943

Au nom du front parfait profond
Au nom des yeux que je regarde
Et de la bouche que j’embrasse
Pour aujourd’hui et pour toujours
Au nom de l’espoir enterré
Au nom des larmes dans le noir
Au nom des plaintes qui font rire
Au nom des rires qui font peur
Au nom des rires dans la rue
De la douceur qui lie nos mains
Au nom des fruits couvrant les fleurs
Sur une terre belle et bonne
Au nom des hommes en prison
Au nom des femmes déportées
Au nom de tous nos camarades
Martyrisés et massacrés
Pour n’ avoir pas accepté l’ombre
Il nous faut drainer la colère
Et faire se lever le fer
Pour préserver l’image haute
Des innocents partout traqués
Et qui partout vont triompher.

Strophes pour se souvenir, Louis Aragon, Le Roman inachevé, 1956

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.